American Horror Story, ou histoire de l’horreur américaine

Je termine bientôt la première saison de American Horror Story et il me vient l’envie irrésistible d’en offrir des pistes de réflexion analytique. Après tout, je demande à mes étudiants d’effectuer des analyses de discours mass-médiatiques, mais il est plutôt rare que je m’adonne à de tels billets sur ce blogue, trop occupé que je suis à décortiquer les diverses absurdités qui marquent notre paysage médiatique. Voici donc le prof de cinéma en moi qui s’exprime…

Au cours des premiers épisodes, je trouvais que la série s’amusait à jouer avec les codes narratifs du cinéma d’horreur, et je trouvais intéressante l’idée d’étirer sur 12 épisodes de 45 minutes des thèmes, des motifs et des stratégies narratives qui se déploient habituellement au sein d’un film de 90 à 120 minutes. En effet, tous les codes du film d’horreur sont là: la luxueuse maison hantée et/ou décrépite, qui représente la déchéance de l’ordre bourgeois; le protagoniste psychiatre, qui assure aisément la présence de la folie au sein du récit; l’adolescence et le tumulte des hormones qui l’accompagne; la primauté des comportements dits normaux (monogamie, hétérosexualité matrimoniale, etc.); la féminité et la maternité comme source d’horreur; l’incarnation du monstre dans tout ce qui échappe à la normalité et à l’ordre du rationnel (l’enfance, la féminité, la difformité, bref tout ce qui représente une forme d’altérité); les éléments rappelant la futilité des répressions excédentaires et assurant le retour du réprimé (*)… En somme, au cours de ces premiers épisodes, le cinéphile en moi était très intéressé par cette démonstration de ce qui constitue l’horreur au cinéma. Mais je me demandais où tout cela allait mener, et surtout quel serait le but de l’émission.

Ce n’est qu’au neuvième des douze épisodes que j’ai compris que la série situait l’horreur au-delà des codes narratifs conventionnels propres au genre. En effet, outre la présence de tout ce que j’ai mentionné ci-haut, et qui se rapporte à la construction habituelle du récit cinématographique d’horreur, American Horror Story fait des références évidentes et récurrentes à des phénomènes sociaux/culturels qui sont eux-mêmes porteurs d’une part importante de l’horreur et de son déploiement. Je mentionne souvent en classe l’exemple de l’émission Six Feet Under, qui semblait avoir pour objectif de rassembler les tabous les plus puissants de la société américaine afin de les offrir au téléspectateur, le tout pour le confronter à leur futilité. Selon moi, c’est dans cette veine que l’émission American Horror Story tente de mettre en relief une forme d’horreur sociale, campée au sein des tabous les plus puissants, et qui se situe au-delà des sources d’horreur cinématographique conventionnelles: pour montrer que l’horreur se situe aussi du côté de la normalité ou, plutôt, de l’inexistence de la normalité.

Je donne donc ici quelques exemples de ce que j’avance, gardant bien entendu à l’esprit que certains de mes lecteurs n’ont pas encore vu la série en question. Je ne dévoile donc (presque) aucun élément qui gâcherait le suspense pour le futur spectateur en vous…

– La famille dysfonctionnelle: Je mentionnais Six Feet Under précédemment… La charge dramatique de cette série reposait sur les profonds dysfonctionnements de la famille Fischer. American Horror Story propose aussi cette thématique au sein des deux familles qui y sont représentées. Cette représentation de l’environnement familial va bien entendu à l’encontre des représentations de familles idylliques qui peuplent les discours culturels populaires. Les familles dépeintes sont source de malaises profonds pour le spectateur. Bien que déployée fort différemment qu’au sein de la série Six Feet Under, la thématique de la famille dysfonctionnelle se veut néanmoins le tremplin vers plusieurs autres sources d’horreur au sein de American Horror Story…

– L’adolescence: Les films d’horreurs mettent généralement en scène des adolescents et ce, particulièrement depuis l’avènement du « slasher film » (Texas Chainsaw Massacre, Friday the 13th, etc.). Les adolescents y sont généralement présentés comme des jeunes qui cherchent à faire la fête, à s’éclater, à boire de la bière et à forniquer. Dans American Horror Story, l’adolescence est présentée bien autrement; elle est présentée comme le lieu d’importants tourments psychiques, que ce soit l’intimidation, le sentiment d’incompréhension, la dépression, et même les pulsions suicidaires. Ici, l’horreur se situe dans la réaction des parents face aux bouleversement adolescents…

– La tuerie dans l’école: Source de traumatismes sociaux importants, les tueries ayant eu lieu dans des établissements scolaires (aux États-Unis comme au Canada) marquent l’imaginaire de par leur aspect inexplicable. American Horror Story relie cette thématique à la famille dysfonctionnelle et, surtout, à l’adolescence troublée, confrontant le spectateur à l’inexplicable d’un fait bien réel. Je n’en dis pas plus pour ne pas nuire au visionnement des non-initiés…

– L’avortement: Un tabou extrêmement puissant aux États-Unis, la question de l’avortement (et même de l’avortement clandestin) vient confronter le spectateur à une autre source d’inconfort et d’horreur. Entrer dans le détail ici risquerait encore une fois de gâcher l’écoute pour ceux n’ayant pas vu la série. Je me limite donc à ce qui suit: au cours des premiers épisodes, je trouvais l’approche de la question plutôt conservatrice (par l’entremise du générique, lui-même horrifiant dans son exploration de l’avortement); à mi-chemin, disons simplement que la série situe l’horreur non pas dans l’avortement, mais dans le tabou qu’il constitue, ce que je trouve extrêmement intéressant au plan idéologique.

– Le rêve de gloire et de célébrité: Thématique fort exploitée au cinéma, de Sunset Boulevard (Wilder, 1950) à Mulholland Drive (Lynch, 2001), le rêve de gloire et de célébrité se présente dans la série comme source de malheurs pour quelques-uns des personnages. Dans chacun des cas, ce n’est pas tant la recherche de gloire elle-même qui est source de malaise et d’horreur, mais plutôt ce que les personnages sont prêts à faire ou à sacrifier pour y parvenir. Ici, ce sont les valeurs sociales et culturelles légitimant la recherche de célébrité qui mènent le spectateur de American Horror Story vers une rencontre avec un discours narratif empreint d’horreur.

Bref, la liste ci-haut ne recense que quelques exemples de liens pouvant être effectués entre la série et une forme d’horreur découlant non pas de codes narratifs figés et hautement symboliques, mais de thèmes et d’actions ayant des liens directs avec les valeurs sociales et culturelles américaines. Sans être une émission aussi originale et radicale que Six Feet Under ou même Twin Peaks, il reste que American Horror Story m’a agréablement surpris par son propos et son exploitation de l’horreur.

J’invite bien entendu ceux ayant vu l’émission à commenter, compléter ou questionner ma réflexion.

(*) Pour les cinéphiles et les étudiants de cinéma, le court résumé des codes liés au film d’horreur ici présenté est tiré du texte An Introduction to the American Horror Film de Robin Wood, dont vous pouvez lire une copie ici. Pour tout ce qui touche la féminité, la maternité et la sexualité féminine comme source d’horreur, voir l’incontournable Men, Women and Chainsaws de Carol J. Glover (trouvable ici).

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A propos The Prof

Un professeur de communication et de cinéma qui s'initie au merveilleux monde du blogue pédagogique dans le cadre de plusieurs de ses cours.
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